Pagepsy, le blog

C. Montluc, psychologue

Alexithymie et addiction

« L’un des buts du comportement addictif est de se débarrasser de ses affects ! (mettre) un écran de fumée sur la quasi-totalité de son expérience affective » (McDougall J.).

La dimension d‘alexithymie, terme inventé par Sifnéos caractérise l’absence de mots pour exprimer ses émotions (a: privatif; lexi: mots; thymie: émotions, humeur). En 1970, Sifneos a défini l’alexithymie comme un déficit : « une vie fantasmatique pauvre avec comme résultat (…) une tendance à utiliser l’action pour éviter les conflits et les situations stressantes, une restriction marquée dans l’expression des émotions et particulièrement une difficulté à trouver les mots pour décrire ses sentiments ». Elle serait « une inhabilité à pouvoir faire des connexions entre les émotions et les idées, les pensées, les fantasmes, qui en général les accompagnent ».

Rappelons avec I. Varescon (2007) que les études sur l’alexithymie ont indiqué une prévalence de cette caractéristique dans les conduites de dépendance.

Cette prévalence serait en lien comme l’a écrit C. Jouanne (2006) avec les troubles de la régulation émotionnelle chez ces sujets.  Les relations de dépendance engagées par les sujets alexithymiques envers des objets seraient une défense contre une dépendance affective menaçante pour leur identité. L’alexithymie pourrait ainsi s’envisager selon C. Jouanne, plus que sur le versant déficitaire comme  un « processus adaptatif, défense, gel pulsionnel, émotionnel, visant à protéger le sujet ».

I. Varescon (2009) a aussi souligné que les troubles émotionnels en termes de déficit ou régulation étaient un facteur de risque et de maintien des addictions comportementales ou « sans drogue » et de nombreuses études ont mis en évidence une corrélation positive entre alexithymie et dépression (Jouanne C., 2006).

L’alexithymie favoriserait le recours à l’addiction qui renforcerait « la défense jusqu’à la structurer du fait de l’appauvrissement relationnel qu’elle engendre et perpétue ».

Ailleurs, Corcos M et al. (2007) ont insisté sur l’alexithymie comme mécanisme de défense contre la dépression. Ils ont évoqué «  l’idée d’une défaillance du Symbolique ou/et de la représentation des émotions chez certains sujets. L’alexithymie renverrait à une position première dans le développement normal (…) sur laquelle l’activité psychique du sujet (…) se développe en fonction de la nourriture objectale (valeur émotionnelle, capacité de rêverie). Si le sujet régresse à cette position archaïque c’est que les liens noués dans l’enfance se sont nourris, pour une part, dans certaines interactions affectives de carence. Cette position régressive (…) protègerait de la dépression essentielle. ».

Catherine Montluc
Aller sur le site dédié aux consultations enfants, adultes, souffrance au travail et risques psychosociaux

avril 18, 2012 Posted by | Addictions | , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Lecture et dépendance ?

      Les addictions positives, qui n’en a pas entendu parler ? Prenons l’addiction au sport par exemple, H. Murakami décrivait dans son livre « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond  » comment il s’était défait de sa dépendance à la cigarette par la pratique intensive du sport… Pratique-plaisir qui peu à peu s’était transformée en impérieux besoin.

Ces addictions dites « positives » bénéficient certes d’une image sociale valorisée mais restent des addictions, avec leurs dangers et les souffrance associées, et ce dès lors que l’être se tourne tout entier vers la satisfaction d’un besoin, besoin qui va peu à peu envahir et réduire le champ social de la personne qui s’y adonne.

Lecture et dépendance ? 

Un phénomène récent semble parcourir le net, mais cette fois ce sont des lecteurs* qui, laissant leurs témoignages sur de nombreux blogs et réseaux sociaux, s’auto-proclament ici lecteurs « compulsifs »* ou là, « bookaholics »* et engagent avec d’autres lecteurs des conversations autour des effets dévastateurs sur leur vie sociale de leur « dévorante » passion des livres.

C.M. Dominguez, dans son roman « La Maison de papier » (2004) nous conte aussi cette histoire fictive d’un lecteur passionné qui ne trouve d’autres moyens pour tenter d’échapper à sa dévorante passion des livres que de l’habiter directement plutôt que de se laisser habiter par elle et se fait bâtir une maison…. en briques de livres ! Mais cela, n’est que fiction, bien sûr.

Pourtant on se demande qui sont ces lecteurs « compulsifs » bien réels cette fois, lecteurs qui croyant que le livre dé-livre, se trouvent bientôt enchaînés à leur belle passion Que cherchent-ils dans cette frénétique lecture ? Pourquoi ceux là adopteraient un comportement proche de l’addiction tandis que pour d’autres grands lecteurs, les livres continueraient d’être comme autant de fenêtres ouvertes sur la vie, pour mieux voir, pour mieux embrasser et comprendre le monde ? Grands lecteurs, agis essentiellement par la recherche du plaisir, ou « bookaholics » agis par des motivations parfois tout autres… la frontière entre la passion et les comportements addictifs semble parfois ténue et si une conduite passionnée peut se transformer, sous certaines conditions, en dépendance, il faut cependant souligner que toute passion n’est pas destinée à devenir aliénante.

Le « normal » et le « pathologique »

Interroger avec discernement les catégories du « normal » et du « pathologique » est une nécessité et une exigence si l’on veut ne pas sombrer dans la stigmatisation des comportements.

Valleur M. et Matysiak J.C. ont déjà souligné que « le contraire de l’addiction n’est pas la liberté mais le fait de vivre plusieurs formes de dépendance, dont la variété et la multiplicité sont la meilleure protection contre l’enfermement aliénant envers l’objet unique. ». Il y aurait addiction dès lors que la conduite envahit toute la vie du sujet, centre la vie du sujet et le définit aux dépens de toute vie sociale ou affective. Cette idée est partagée par G. Darcourt (1997), pour lequel ce qui caractérise la dépendance pathologique et ses mécanismes massifs et rigides, est qu’elle « concerne un objet exclusif alors que la normale en concerne beaucoup ».

Article à suivre  « Lecture et dépendance – quel apport à la pratique psychothérapeutique ? »

Catherine Montluc

* Un grand merci à tous les lecteurs qui ont participé à cette recherche sur les lecteurs « compulsifs ». Pour plus de précisions quant à ces résultats, merci de me contacter directement.

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mars 5, 2012 Posted by | Addictions | , , , , , , , | 3 commentaires